« L’avalanche roule sur nous, nous la voyons venir, nous ne pouvons rien. Nous sommes à l’âge des Etats, des machines, des masses, livrés à cette triple puissance qui nous enserre et peut, d’un instant à l’autre, nous broyer, nous broyer en masse. J’ai vu ces jours-ci des hommes blêmir de désespoir sous cet accablement. Ne rien pouvoir à pareille heure ! Ne rien pouvoir si demain… Aux hommes, aux femmes que cette angoisse-là étreint, on voudrait dire que notre nullité n’est pas si complète qu’elle le paraît ; que nous pouvons en réalité quelque chose de grand et pourrons davantage chaque jour; que, pouvant, nous devons. Le moment est venu de faire appel à nous-mêmes – avec la certitude de travailler pour l’avenir. Quel que soit l’événement, il nous appartiendra d’y faire face en pleine conscience. De ne consentir à aucun aveuglement. »

(Victor Serge, journaliste et libertaire, Retour à l’Ouest. Chroniques (juin 1936-mai 1940), chez Agone, « Mémoires sociales », 374 pages, 23 €.) Egalement auteur de S’il est minuit dans le siècle, Les Cahiers rouges, Grasset.